Bernard Maris, un économiste qui sort des sentiers battus et qui nous fait aimer l’économie !

Prenons l’exemple de son livre l’Antimanuel d’économie. D’entrée de jeu, B. Maris affirme que des économistes tels que Kondratieff, Schumpeter ou Marx croyaient en de « grandes pulsations économiques », de grandes phases d’expansion et de récession. Mais il s’agit plus de croyances que de vraies lois, car il n’y a pas de lois économiques. Il précise : « Si je pouvais tester une loi boursière, je serais multimilliardaire ».
Il rappelle d’ailleurs qu’une loi atteste une régularité qui permet de prévoir des phénomènes empiriques (une réaction chimique, la chute d’un corps etc.) Bien que parlant de choses très empiriques, l’économie n’est pas une science empirique. Et il ajoute : « Un économiste est celui qui explique le lendemain la raison pour laquelle il s’est trompé la veille » !
Il cite aussi Gunnar Myrdal (prix Nobel d’économie 1974) qui rejette la notion de « science » économique, parce que l’économie n’est pas capable de distinguer « entre les énoncés scientifiques » et les jugements de valeur.
Enfin, à partir du Belge Quételet (1796-1874), l’opinion, aux antipodes de la science va devenir un lien essentiel de l’expression économique grâce à la systématisation de la moyenne !

Les économistes ont élaboré des « lois scientifiques »

Malgré ses critiques – fondées – des théories économiques classiques et libérales, B. Maris reconnaît que certains économistes ont pu élaborer des « lois » que nous pourrions qualifier de « scientifiques ». Ainsi, le paradoxe de Lipsey-Lancaster (découvert par deux Anglais en 1956) : Ou tout est concurrence, absolument tout, ou ce n’est pas la peine d’avoir une politique « des petits pas », à l’européenne. C’est un résultat destructeur. Supprimer un à un les monopoles publics conduit à des situations globalement pires. Vous avez supprimé les petits trains de banlieue, déficitaires, pour ne conserver que les TGV rentables, concurrence avec le transport aérien oblige ! Bienvenue à la ruine des économies locales, à l’immigration, à la pollution etc. Il ajoute qu’il nous faut démasquer inlassablement les rapports de pouvoir derrière les incidences économiques, refuser toutes les fausses lois (« Les profits d’aujourd’hui sont les emplois de demain » etc.) et toutes les fausses évidences (les USA sont un pays libéral). Au contraire, ils sont nationalistes et protectionnistes (depuis la fin du XVIII ème siècle !), et font un énorme appel, en matière de recherche notamment, aux fonds publics.

« Keynes, le plus grand des économistes »

Parlons maintenant de son admiration pour l’économiste anglais John Maynard Keynes (1883-1946) qui est pour B. Maris « le plus grand des économistes ». Keynes s’est intéressé notamment à la répartition de la richesse dans une économie de type capitaliste. En outre, il fut influencé par Freud et ses théories « pseudo-scientifiques » (dixit le philosophe Karl Popper) pour critiquer le capitalisme. B. Maris reprend dans l’Antimanuel d’économie les analyses keynésiennes. Prenons l’exemple du chef d’entreprise. Keynes considère que l’entrepreneur crée une affaire par frustration. Pourquoi veut-il faire de l’argent ? Parce qu’il n’a pas eu la chance d’être un artiste ou un savant. Alors, il fonce vers le parfait leurre, le parfait ersatz, l’argent. En fait, cette généralisation est peu crédible car aucune enquête sérieuse et approfondie n’a été réalisée par Keynes. Par ailleurs, concernant le capitalisme, Keynes distingue trois domaines économiques de prédilection :
1) Le caractère morbide du capitalisme et sa tendance autodestructrice ;
2) L’attitude angoissée des hommes face au temps et à l’avenir ;
3) Et enfin, le fonctionnement essentiel de l’économie, qui se manifeste sous la forme de phénomènes de panique et d’euphorie, comme il en existe typiquement sur les marchés boursiers.
Pour les deux premières théories, Keynes utilise la psychanalyse pour critiquer le capitalisme qui souffrirait de névrose au même titre qu’un individu. Keynes ajoutera d’ailleurs que l’utilisation systématique de la technique par le capitalisme est simplement une réponse à l’angoisse. Il s’agit en fait de jugements de valeur et non de propositions scientifiques. Quant à la troisième théorie de Keynes, elle est incomplète. En fait, c’est le laxisme des gouvernements qui est à l’origine de certaines crises boursières. En 1929, les banques furent jugées responsables d’avoir alimenté la bulle boursière, car elles avaient largement financé les investissements boursiers en prêtant à des taux d’intérêt peu élevés. La perte de confiance des investisseurs associée à la revente de 13 millions de titres le 24 octobre 1929 avaient incité les banques, en pleine récession, à fermer le robinet à liquidités. Tout cela aurait pu être évité si les banques avaient été mises sous tutelle ! Ce qui fut fait en 1933 grâce au vote du Congrès américain du Glass Steagall Act qui séparait les banques de dépôts et les banques d’affaires. L’abrogation de cette loi en 1999 a contribué à la crise financière de 2008.

Keynes a investi et spéculé durant presque trente ans sur les devises et les marchés

Ajoutons que Keynes n’a pas toujours critiqué le capitalisme. Dans un article de 1926 intitulé « La fin du laissez-faire », il estimait que le capitalisme, à condition d’être sagement conduit, (la mise sous tutelle des banques est un exemple de sagesse des gouvernements !), est probablement capable d’être rendu plus efficace dans la poursuite d’objectifs économiques que tout autre système actuellement en vue. Il défendait par ailleurs l’utilisation de la spéculation qui permet d’apporter la liquidité nécessaire au fonctionnement des marchés. Keynes a d’ailleurs investi et spéculé pendant près de 30 ans sur les devises, les marchés financiers et les marchés à terme de marchandises (blé, coton etc.) Il faut lire à ce propos l’article de Catherine Lubochinsky de la revue Challenges n° 510 du 23 février 2017.

Michel Houellebecq économiste

Évoquons pour finir l’amitié de Bernard Maris pour Michel Houellebecq auquel il avait consacré son dernier livre, « Michel Houellebecq économiste » . Prenons un extrait du livre de Houellebecq « Interventions » cité par B. Maris dans son livre « l’Antimanuel d’économie » : « Je me décrivais comme communiste mais non marxiste ; l’erreur du marxisme a été de s’imaginer qu’il suffisait de changer les structures économiques, que le reste suivrait. Le reste, on l’a vu, n’a pas suivi. Si par exemple les jeunes Russes se sont si rapidement adaptés à l’ambiance répugnante d’un capitalisme mafieux, c’est que le régime précédent s’était montré incapable de promouvoir l’altruisme. S’il n’y est pas parvenu, c’est que le matérialisme dialectique, basé sur les mêmes prémisses philosophiques erronées que le libéralisme, est par construction incapable d’aboutir à une morale altruiste ».

Nadia Labbé – Lycée Aristide-Briand d’Évreux
Le Mercure d’Aristide

BERNARD MARIS, agrégé d’économie, écrivain et journaliste français né en 1946 à Toulouse, décède lors de la fusillade des locaux de Charlie Hebdo, le 7 janvier 2015. Dans cet hebdomadaire, il avait développé sa vision de l’économie à travers une chronique qu’il signait « Oncle Bernard ». Il avait été récompensé en 1995 par le titre de « meilleur économiste de l’année », décerné par le magazine Le Nouvel Économiste.

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